Les Dessous de L.H.O., le livre

Le livre Les Dessous de L.H.O.
Le livre Les Dessous de L.H.O.

Les Dessous de L.H.O., le livre

Ready Made Hack-performance réalisée depuis le 27 juillet 2013.
Dans la pièce artistique Les Dessous de L.H.O., Albertine Meunier prend la main sur le petit encart proposé lors d’une recherche Google. À travers un geste artistique elle décide que L.H.O.O.Q. de Marcel Duchamp est de la période Net Art et non tel que l’histoire de l’art le décrit de la période Dada. Elle produit ainsi une sorte de Ready-made Hack sur une pièce qui est elle-même un Ready-made. En effet, dans le détournement d’origine Marcel Duchamp ajoute des moustaches à La Joconde et transforme d’un simple geste l’oeuvre originale de Léonard de Vinci. A son tour, Albertine appose la mention Net Art aux réponses données par Google pour l’œuvre L.H.O.O.Q. de Marcel Duchamp en parvenant à modifier l’information directement dans le Knowledge Graph de Google. Albertine montre ainsi la fragilité de l’accès à la connaissance proposé par Google.
Elle complète son intervention sur quelques autres Ready-made de Marcel Duchamp, comme Fontaine, Roue de Bicyclette ou encore Porte-bouteilles.


. Livrets . Edition en 404 exemplaires
. Tirages certifiés . L.H.O.O.Q c'est du Net Art! Edition en 3 exemplaires

Vous souhaitez recevoir gratuitement ce livre par voie postale, merci de demander à albertine.meunier(at)gmail.com // livre offert.



Le ready-made-hack qui rhabille La Joconde, Duchamp et Google
Par Annick Rivoire, journaliste critique et fondatrice du site Poptronics.fr.
Evidemment, ce n’est pas tout à fait un hasard si Albertine Meunier a dévoilé sa performance en période faste pour le marché de l’art, durant la Fiac 2013. Evidemment aussi que le grand géant Google fera en sorte d’effacer toute trace du hack un jour ou l’autre, en contraignant l’artiste à retirer ses pages du réseau ou, plus certainement, en modifiant le code de son « Knowledge Graph » pour éviter d’autres interventions intempestives.

De quoi s’agit-il donc ? D’une incursion maligne (au double sens du mot, rusée et un peu roublarde...) dans les pages de présentation simplifiée des requêtes d’internautes à partir de L.H.O.O.Q., la pièce d’anthologie d’un certain Marcel Duchamp.
Où l’on peut lire, sur la colonne de droite que « L.H.O.O.Q. est une œuvre d’art de 1919 de Marcel Duchamp, parodiant La Joconde de Léonard de Vinci. Son titre est à la fois un homophone du mot anglais look et un allographe que l’on peut ainsi prononcer : “elle a chaud au cul”. Wikipedia » Jusqu’ici, tout va bien. En revanche, sous le nom de l’artiste, la période de l’Histoire de l’art dans laquelle s’inscrit Duchamp est le… « Net Art ». C’est là qu’intervient le Ready-made hack d’Albertine. Le gribouillage dada de Duchamp sur une reproduction de La Joconde date en effet de 1919… à cette date-là, le Net Art ne pouvait pas exister !

Les Dessous de L.H.O., dernière installation en ligne d’Albertine Meunier, s’inscrit dans la droite ligne de l’œuvre de Marcel Duchamp. Mais Albertine Meunier, qui revisite l’Histoire de l’art à travers le prisme de Google, ne se contente pas de cette seule incursion. Elle affuble un certain nombre de pièces emblématiques de Marcel Duchamp d’une catégorie totalement fantaisiste : sont ainsi estampillés Net Art la Fontaine (l’urinoir posé et transformé en Ready-made par Duchamp), la Roue de bicyclette, le Porte-bouteilles du même Duchamp, tandis que le Nu descendant un escalier relève de la catégorie « peinture à l’huile ».

Son détournement s’émancipe du support, ce n’est plus l’image d’une œuvre « blockbuster » qui est raillée, mais son indexation dans l’encart sémantique de Google. Et la lecture de ce hack se fait double. Côté art, l’étiquette Net Art apposée à Duchamp se charge de symbolique et permet de défendre ce mouvement, voire d’affirmer son existence (l’un des fondateurs du Net Art, Vuk Cosic, en a annoncé le décès dès 1996). Côté Net, les Dessous de L.H.O. sont aussi la continuation d’une bataille des David (artistes) contre les Goliath (géants du web). Une frange d’artistes numériques s’intéressent à l’influence et à la normativité qu’imposent les multinationales du Web et aux mirages de certains discours technologiques (l’Internet des objets, le cloud…). Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls, puisqu’on voit de plus en plus de « gourous » de la cyberculture lancer l’alarme. A l’instar de Jaron Lanier, multi-inventeur à l’échelle du réseau (la réalité virtuelle, c’est lui), qui critiquait récemment dans le Monde la fausse gratuité qui viderait de sa substance la révolution numérique (1).

Amazon, Google, Apple… Ces dernières années, on a vu des artistes tenter de déjouer le leader de la vente en ligne (Amazon noir, d’Alessandro Ludovico, Paolo Cirio, Ubermorgen, 2007), comme les réseaux internet propriétaires (Dead Drops, d’Aram Bartholl, 2010), le cloud (Cloud Tweets, de David Bowen, 2013) ou encore les échanges P2P (The Pirate Cinema, de Nicolas Maigret, 2013)…
Ce serait à tort qu’on interpréterait ces pièces comme une simple dénonciation critique. Comme Duchamp a pu se moquer ouvertement avec L.H.O.O.Q. de la question du genre de La Joconde, tout en dégommant à sa manière une figure de l’Histoire de l’art (Léonard de Vinci), ils cherchent eux aussi à ouvrir le débat, à remettre en question les normes, surtout lorsqu’elles s’imposent sans discussion. Ils ne sont pas anti-techno, comme Duchamp n’était pas anti-art. Ils contribuent à dessiller les yeux des internautes qui utilisent massivement les outils numériques sans jamais poser la question de leurs limites. En ce sens, ils aident à appréhender les enjeux citoyens des nouvelles technologies.

Albertine Meunier, pseudo derrière lequel se cache (à peine) une ingénieure designeuse travaillant dans l’industrie des télécoms, s’est déjà distinguée par ses propositions poétiques et critiques en pointillé : c’est elle qui fait danser les tweets au fond d’une bouteille de liqueur désuète quand un ange passe sur le réseau de micro-bloguing (L’angelino, 2009), c’est elle aussi qui a initié le formidable réseau des mamies cyber, Hype(r)Olds les Gangs de seniors connectées (avec Julien Levesque, complice qui partage la Tapisserie, lieu atelier où se mitonnent entre autres chaque année des projets alternatifs à la Fiac, à partir de l’url lafiac.com).
Elle a ce talent de pointer les outils et leurs capacités illimitées qui redessinent des usages. Dans les Dessous de L.H.O., elle lève un petit bout du voile sur le « Knowledge Graph » de Google, qui voudrait transformer son moteur de recherches en moteur de connaissances. Google est déjà hégémonique sur les requêtes en ligne grâce à ses algorithmes de classement. Le « graphique des connaissances » apparaît depuis le printemps 2013 à droite des résultats de requêtes quand on saisit le nom d’une personnalité, le titre d’un film ou d’une œuvre. « Obtenez les réponses à des questions que vous ne vous vous étiez encore jamais posées, et parcourez des collections et des listes de résultats », annonce la page de démonstration. « Nous élaborons un gigantesque graphique d’éléments du monde réel et des liens entre eux, afin de vous présenter de résultats plus pertinents. » Voilà l’ambition affichée.
Albertine Meunier attire notre attention sur l’hégémonisme à peine voilé de Google qui, sous couvert d’avancées technologiques (le web sémantique, pour faire court), propose de réunir toute la culture du monde dans une machine à connaissances. Sauf que la machine n’est pas infaillible, démontre fort à propos Albertine, puisqu’elle a pu en détourner les résultats en toute impunité depuis le 27 juillet 2013...

Alors que chaque jour apporte son lot de révélations Snowden, prouvant que la vie connectée = la vie surveillée, cette petite leçon de choses relève de la salubrité publique !

1 . « Le Monde » du 20 octobre 2013 :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/10/20/jaron-lanier-si-la-technologie-concentre-les-richesses-elle-va-devenir-l-ennemi-de-la-democratie_3499690_3234.html




C’est du Net Art Captain Kirk
Par Etienne Gatti, critique d’art et commissaire d’exposition.
Google désormais se rêve non plus seulement en moteur de recherche mais en super ordinateur dont l’icône à ses yeux est celui de Star Trek. Un ordinateur qui comprend notre langage et notre pensée et qui nous donne des réponses plutôt que des références en lien avec notre question. En somme, un outil qui – comme le prétend Google à propos du Knowledge Graph – « trouve les réponses à des questions que nous ne nous étions encore jamais posées ».
Ce rêve de l’ordonnancement des connaissances du monde, source de découvertes, irrigue toute la pensée universaliste et s’incarne merveilleusement dans les entreprises de bibliothèques universelles, lieux des premières expériences de sérendipité. Google réactualise cette ambition et la place sous stéroïdes. Il ne s’agit plus d’agencer des images pour quelles s’articulent ensemble et révèlent la composition des mythes comme dans les panneaux d’Aby Warburg (1) mais bien d’articuler l’ensemble des connaissances pour créer de nouveaux savoirs. Surtout, Google, grâce à son Knowledge Graph, propose à tout le monde d’y accéder.
Pour parvenir à une telle entreprise démocratique on s’imagine la puissance de l’algorithme et une complexité dont seul Google serait capable. A vrai dire, il ne s’agit que d’une simple méta-base de données. Il a suffi à Albertine d’hacker cette unique source d’informations et d’y glisser l’idée que les Ready-made de Duchamp seraient du Net Art pour faire vaciller notre géant décidément bien fragile.

En devenant le fournisseur exclusif d’informations et notre porte d’accès quasi unique à la connaissance, Google écrit notre Histoire. Dans La mémoire collective, Maurice Halbwachs explicite le mécanisme de reconstruction de notre passé que chaque individu, chaque société, opère afin que celui-ci se conforme aux exigences du temps présent (2). La mémoire individuelle n’existe pas. Nous ne connaissons du passé que ce que la société, Google ou notre famille nous en fait connaître. Dans ce dispositif, Google par sa prétendue objectivité algorithmique incarne et souhaite incarner la source légitime de savoirs. Google labélise les connaissances y compris le fait que « L.H.O.O.Q. c’est du Net Art ».
Par cette labellisation redoublée – faits objectifs parce que Google et Net Art parce qu’art – Les Dessous de L.H.O., qui s’adjoint même les services d’un avocat pour sa certification, met en abîme le procédé de désignation duchampienne. Ce pied de nez à Marcel et aux stratégies appropriationnistes nous fait doucement rigoler, tandis qu’apparaît un jeu de matriochkas où l’on ne sait plus bien lequel des deux discours – sur l’art et sur le numérique – inclut l’autre.
La démarche n’opère qu’en fonction de notre reconnaissance de l’œuvre originale et des déperditions ou approximations qui lui sont associées. Le regardeur prend plaisir à identifier une imitation et la baptise comme œuvre en lui reconnaissant des qualités intrinsèques au statut d’œuvre d’art. Les Ready-made de Duchamp sont de fait du Net Art. Cette affirmation est parfaitement exacte et irréfutable dans la mesure où elle ne renvoie qu’à elle-même.
Dans ce jeu de dupes artistique, il est néanmoins question du détournement de ce qui devient peu à peu notre source de savoirs. Un travestissement de la vérité qui va au-delà de la licence artistique et souligne les limites de Google et de notre approche pragmatique et diagrammatique (3).

Savoir et pouvoir en un même lieu s’avèrent plus facilement corruptibles. Ce n’est ni Babel, ni son châtiment divin ; la corruption est ici en catimini : délicate et délicieuse.
Quelques internautes s’en rendront compte ; Google s’en rendra compte ; Google modifiera les Ready-made Net Art de Duchamp. Une esthétique de la précarité discrète. Pour paraphraser Godard : ce n’est pas une donnée juste, c’est juste une donnée (4).

1. « L’Atlas Mnémosyne » est un projet entrepris par Aby Warburg de 1921 jusqu’à sa mort en 1929 qui réunit et agence de multiples images de toutes époques par thèmes. Le travail d’Aby Warburg a posé les fondements de l’iconologie moderne et illustre à la fois les principes d’hypertextualité et de sérendipité.

2. Halbwachs Maurice, « La mémoire collective », 1950. Cité par Roland Recht dans « L’atlas Mnémosyne », 2012.

3. « Tout raisonnement nécessaire sans exception est diagrammatique. C’est-à-dire que nous construisons une icône d’un état de choses hypothétique, et nous nous mettons à l’observer. Cette observation nous conduit à soupçonner que quelque chose est vraie. » Charles Sanders Peirce, « The Harvard lectures on pragmatism », 1903.

4. « Ce n’est pas une image juste, c’est juste une image » Jean-Luc Godard sur un carton de « Vent d’Est », 1970.


2014 – Albertine Meunier

Matériaux

Google Knowledge Graph, Ready made Duchamp ready-made, Livre


Dimension

11 cm x 16,5 cm


Assistant

Bastien Didier


Fabrication

Bastien Didier



Expositions



Le Bon à Tirer
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Capture d'écran pour la requête L.H.O.O.Q. sur Google
Capture d'écran pour la requête L.H.O.O.Q. sur Google